Le Sambo, ce cousin venu du froid (4/4)

Dans la partie précédente, on a raconté comment Anatoly Kharlampiyev a propulsé le Sambo-lutte parmi les sports les plus populaires d’Union Soviétique. A partir des années 1950, avec les encouragements des autorités soviétiques, il fait reconnaître sa discipline au niveau mondial. Par ailleurs, après la fin de l’URSS, le monde découvre l’efficacité du Sambo militaire, discipline jusque-là cantonnée aux casernes de l’Armée Rouge.

Le Sambo-lutte à la conquête du Monde

Après les J.O. de 1952, Kharlampiyev reçoit la mission de faire du Sambo un sport olympique. Or, pour pouvoir figurer aux J.O. un sport se doit d’être universel, c’est à dire pratiqué dans un grand nombre de pays. Kharlampiyev cherche donc à faire sortir le Sambo des frontières soviétiques.

Guenrich Schlutz et son fils: pendant toutes les années 50 et 60, Schultz sera l’image du Sambo à l’international.
Son fils (le petit garçon sur la photographie) sera également un champion de Sambo et président de la fédération internationale
Source: http://www.samoz.ru/print-article.php?id=678

Il s’attelle vite à la tâche. Dès 1956, deux samboïstes font un match de démonstration lors de l’exposition universelle de Bruxelles. En 1957, Une délégation hongroise est invitée à un tournoi Moscou, à la suite de quoi des associations de Sambo voient le jour dans l’Europe orientale sous influence soviétique. Mais, à ce stade, le Sambo sportif ne sort guère du camp communiste. En 1963, c’est la percée, avec la création d’une Association japonaise de Sambo. Elle organise la venue de samboïstes soviétiques qui affrontent des judokas. Les athlètes japonais l’emportent d’une courte manche mais sont impressionnés par les exploits de de Guenrikh Shults qui emporta trois combats sur quatre au cours de la même journée. Un article de Black Belt qui présente le Sambo en 1967 raconte la surprise des Judokas qui reconnurent les apports de leur art dans les techniques employées par leurs adversaires. Le magazine, note, non sans ironie qu’ils furent tout aussi surpris par l’aplomb des athlètes soviétiques qui affirmaient que leur sport était authentiquement soviétique et ne devait rien au Japon.

Vitaly Kuznetsov, médaille d’argent de Judo (1972) tout droit venu du Sambo
Il est le premier d’une longue lignée de Samboïstes soviétiques qui gagneront des médailles en Judo

L’épisode japonais accéléra l’internationalisation du Sambo. En 1967, la Fédération Internationale de Luttes Associées intègre la fédération soviétique de Sambo et reconnaît le sport. Cela permet l’organisation de compétitions officielles. En 1969 les premiers championnats d’Europe ont lieu en URSS. En 1973 alors qu’une première association de Sambo vient de se créer sur le territoire des Etats-Unis, les premiers championnats du monde se déroulent en Iran. Ensuite sont venus des tournois régionaux en Asie et en Amérique, ainsi que des compétitions internationales féminines ou junior qui naissent au fil des années 1980 au fur et à mesure que de nouvelles fédérations apparaissent et se structurent au sein de la Fédération internationale amateure de Sambo (FIAS) créée en 1984. La Fias développe le sport et aide à l’organisation de compétitions pour toutes les catégories de poids, sexes, âges et continents.

Malgré ces progrès, le Sambo-lutte échoue à être reconnu comme sport olympique, même à titre de sport de démonstration (des démonstrations ont bien été proposées aux J.O. de Moscou de 1980 mais elles n’étaient pas inscrites au programme olympique). Malgré les progrès du Sambo-lutte sur le plan international, le CIO refuse toujours de considérer qu’il est suffisamment universel pour figurer aux J.O. De plus, la question perd de son importance pour les autorités soviétiques. De fait, dès le début des années 1960, la fédération soviétique de Sambo change de stratégie : elle envoie ses meilleurs athlètes se former au Judo. En effet, reconnu comme sport de démonstration aux J.O. de Rome en 1960, le Judo s’installe définitivement dans le programme olympique à partir des J.O. de Munich en 1972. En Union Soviétique, le Judo devient de nouveau autorisé, voire encouragé en s’appuyant sur le réservoir des Samboïstes. A défaut, d’avoir son propre tournoi, le Sambo soviétique verra ainsi ses champions triompher sur les podiums olympiques de Judo, à l’instar de Vitaly Kouznetsov, champion de la région de Moscou de Sambo et médaille d’argent toutes catégories en 1972.

Les équipes marocaines et camerounaises féminines de Sambo, championnes et vice-championnes d’Afrique en 2018
source: https://ahdathsa3a24.com/2018/06/26/sambo-le-maroc-roi-de-lafrique-13-editions-13-fois-champions/

Lorsque Kharlampiyev meurt en 1979, il peut sans conteste être considéré comme le fondateur du Sambo soviétique et le principal acteur de l’internationalisation du Sambo-lutte. Tel est le bilan de cet organisateur de talent qui sut parfaitement comprendre les enjeux du sport en Union Soviétique. A l’heure actuelle, la question de l’universalité du Sambo peut être légitimement reposée. Non seulement la FIAS reconnaît 98 fédérations nationales présentes sur 5 continents où sont organisés des championnats réguliers, mais la supériorité russe est désormais contestée: la française Laure Fournier, en moins de 56 kgs est ainsi régulièrement présente sur les podiums mondiaux depuis 2015 mais a été sacrée championne du monde à Bucarest en 2018.

Le choc mondial du Sambo-militaire

Contrairement au Sambo-lutte, le Sambo militaire (ou Sambo-combat, Boevoe Sambo en russe) doit attendre la fin de l’URSS pour faire briller ses champions sous les spot-lights du monde entier.

Bien que le Sambo-combat soit une méthode sans armes, la pelle et la baïonnette
figurent bien parmi les instructions du premier manuel de Sambo de 1940 à destination des forces armées
Source: https://smolbattle.ru/data/attachments/271/271166-a8397d179e1e89ad88890e401f534d6e.jpg

En effet, le Sambo-combat, qui existe depuis l’année 1940, n’était pas destiné à sortir des casernes. Pas d’enseignement en club, pas de compétitions sportives, le Sambo militaire n’avait cependant rien d’un mystère ou d’une technique secrète. Un certain nombre de rudiments en étaient même enseignés aux écoliers dans le cadre de la préparation à la défense, discipline scolaire obligatoire de l’école primaire à l’université qui incluait des notions d’autodéfense en plus du maniement et de l’entretien d’armes et de matériel militaire. De plus, une instruction était également dispensée aux recrues et aux appelés de l’Armée Rouge et du ministère de l’intérieur. Mais, même si le Sambo-combat enseigné aux élèves et aux recrues différait des méthodes de Sambo militaire des unités d’élite (pour lesquelles chaque instructeur était invité à développer son « système », en russe, systema, ce qui a donné l’art martial du même nom), il n’était pas envisagé d’en faire un sport loisir. Les autorités se méfiaient en effet des arts martiaux autorisant des techniques de frappe poing / pied. Le karaté, accusé d’être l’art martial des criminels, est ainsi pratiquement interdit en URSS de 1981 à 1989.

L’école de sport Alexandr Nevsky de Stary Oskol où tout a commencé pour Fedor Emilianenko
source: https://judo31.ru/images/phocagallery/school/school_A.Nevskogo/thumbs/phoca_thumb_l_nevskiy.gif

Mais, en décembre 1991, l’URSS cesse d’exister. Maintenir l’interdit ne fait guère plus de sens: ni pour les gouvernements qui succèdent à l’URSS ni pour les instructeurs de sambo militaires, salariés d’une Armée Rouge en faillite et qui cherchent à survivre en dispensant des cours hors des casernes. L’enseignement au public finit par être légalisé (en 1994 pour la Russie par exemple) et des cours de sambo militaire ouvrent ainsi un peu partout dans les pays de l’ex-URSS. En effet, la période communiste a bien pourvu le pays en salles de sports désormais vides et en clubs d’entreprise désormais en quête de licenciés payant. Ce sont dans ces clubs, souvent installés au sein des Dyusch (écoles de sport destinés aux enfants et aux adolescents) que se sont initiés au Sambo puis au Sambo militaire de futurs champions comme Fedor Emilianenko à Stary Oskol dans le district de Belgorod. Les cours de sambo militaires connaissent donc un certain succès dans l’espace post-soviétique dès le début des années 1990.

Fedor Emilianenko (droite) vs Mirko « CroCop » Filipovic en finale du Pride Final Conflit 2005 (Saitama, Japon)
Ce combat contribuera à la légende d’Emilianenko et du Sambo combat
source: https://asianmma.com/classic-fights-fedor-emelianenko-vs-mirko-crocop-video/

Surtout, le sambo militaire atteint la notoriété internationale à travers le développement des compétitions de MMA entre la fin des années 1980 et le début des années 2000. Les UFC, en particulier constituent la principale fenêtre qui rend visible le Sambo militaire. En 1995 Oleg Taktarov gagne l’UFC-6 en battant le wrestler Tank Abott. Le natif d’Arzamas-16, une technopole de la région de Gorki en Russie centrale popularise ainsi le Sambo, ouvrant la loi aux parcours exceptionnels de Fedor Emilianenko au début des années 2000 ou plus récemment de Khabib Nurmogamedov. L’apparition du Sambo Militaire dans le paysage des UFC et des MMA a d’ailleurs suffisamment impressionné les commentateurs de l’époque pour qu’il commence a être enseigné à l’étranger. Le Sambo combat est cependant peu structuré sur le plan international. La Fédération Internationale de Sambo (FIAS) qui organise les mondiaux de Sambo militaire (depuis 2001) est en effet en concurrence avec une fédération internationale basée en Russie qui organise ses propres compétitions.

Pour conclure

Au total, l’histoire du Sambo reflète bien l’histoire de l’espace soviétique et post soviétique ainsi que la relation de cet espace géographique avec le monde. Entre accueil enthousiaste et rejet parfois violent des traditions étrangères, entre goût du secret et volonté de prouver, le Sambo, sous ses différentes formes et bien qu’originaire du Japon, ressemble bien à ses fondateurs  : c’est une discipline de sportifs à la fois généreux et passionnés, prêts à bien des sacrifices. Quel pratiquant du jjb ne saurait se reconnaître dans les valeurs de ce cousin venu du froid ?

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