Le Sambo: ce cousin venu du froid (3/4)

Dans le deuxième épisode, on a vu qu’Ochtchepkov et Spiridonov n’étaient pas parvenus à imposer le Judo ou le Jiu-Jitsu européen en Union Soviétique, dans un contexte politique de rejet des influences étrangères. C’est pourtant un disciple d’Octhchepkov qui parvient entre 1938 et 1952 à imposer le Sambo aux autorités. Son nom est Anatoly Kharlampiyev.

Avant de continuer, autant prévenir que Kharlampiyev est un personnage controversé. Adulé à l’époque soviétique, sa vie était un objet de propagande au point qu’un film (« Invaincu » / Nepobidemy en v.o. paru en 1983) lui a été consacré. Avec la fin de l’URSS, cette image s’est renversée et il est apparu comme un opportuniste qui a effacé la mémoire de ces prédécesseurs et contribué à répandre le mensonge d’un Sambo sans lien avec le Judo et le Jiu-Jitsu. Il n’en est pas moins vrai que c’est à lui qu’on doit l’officialisation et la popularisation du Sambo et qu’il a, pour cela, fait preuve d’une remarquable habileté tactique pour promouvoir sa discipline.

Né en 1906, Anatoly Kharlampiyev appartient à la génération postérieure aux Ochtchepkov, Spiridonov ou Oznobichine et il n’a aucune attache avec la période d’avant la révolution. Son parcours reflète l’idéal soviétique de sportifs associant pratique sportive et études. Diplômé de l’Institut de Culture physique et de sports d’Union Soviétique, Kharlampiyev est un athlète complet initié à la boxe par son père (qui fut champion de France en 1913). Il découvrit la lutte au cours de son service militaire en Asie centrale à travers le Kourash, une variante locale de la lutte turque. Par la suite, Kharlampiyev étudia de près les luttes traditionnelles pratiquées en Union Soviétique. Dans les années 1930, moniteur sportif à l’Université communiste des travailleurs d’Orient, il suit des cours Judo auprès d’Ochtcheplov et se familiarise avec les travaux de Spiridonov et d’Oznobichine.

Le Kures , une lutte traditionnelle pratiquée au Kazakhstan . Des variantes existent dans toute l’Asie centrale
Source: https://e-history.kz/ru/news/show/6239/

En 1938, Kharlampiyev veut faire reconnaître la lutte libre comme sport officiel. Il présente donc à l’été 1938 au comité des Sports et de la Culture physique un projet de « Lutte libre soviétique ». Cette autorisation est en effet nécessaire pour pouvoir enseigner et permettre la pratique d’un sport en Union Soviétique. A la fois inspiré par le Judo d’Ochtchepkov, le Jiu-Jitsu européen de Spiridonov et par les luttes traditionnelles qu’il a étudiées, Kharlampiyev pose les bases du Sambo. Il prend soin de présenter sa discipline comme une synthèse des différentes luttes traditionnelles qui se pratiquent sur le territoire soviétique et n’évoque ni Judo ni Jiu-Jitsu. Le projet de Kharlampieyv coïncide exactement ce que les autorités veulent : un sport authentiquement soviétique non influencé par les étrangers et dans lequel les différentes nationalités composant l’Union soviétique peuvent se reconnaître. grâce à ce travail de « réarrangement », Kharlampiyev obtient la reconnaissance officielle de son sport appelé « Lutte libre », ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait obtenu. La décision de 1938 a pour effet de permettre la création de sections de Lutte libre dans toute l’Union Soviétique. Des championnats sont organisés en 1939 et en 1940. Cependant, le 22 juin 1941, l’Allemagne nazie envahit l’Union Soviétique, stoppant le développement de la lutte libre sportive et imposant aux peuples soviétiques une épreuve décisive et mortelle.

Affiche de propagande encourageant à la pratique du sport.
Le slogan: « Le sport, c’est la santé, la volonté et le courage ».
Source: https://fr.rbth.com/art/80359-affiches-propagande-sport-urss

Si l’Union Soviétique sort victorieuse du conflit en 1945, elle est exsangue. 26 millions de civils et de militaires sont morts et on compte plus de 10 millions d’invalides. Quant aux dégâts économiques, ils sont incommensurables et le pays connaît de nouveau une grande pauvreté ainsi que des difficultés alimentaires. Dans ce contexte, on imagine bien que le sport de haut niveau ne soit pas une priorité pour l’état soviétique. C’est pourtant l’inverse qui se produit. Dans un contexte de compétition avec les pays capitalistes, Staline comprend que le sport peut apporter des bénéfices en termes de propagande : les sportifs soviétiques doivent montrer par leurs exploits que le régime soviétique est supérieur au régime capitaliste. Pour cela, il considère que les Jeux Olympiques constituent la meilleure vitrine et ordonne aux autorités sportives de mettre en place un système de sport de haut niveau. En 1946, un système unique de reconnaissance est instauré qui organise jusqu’à aujourd’hui le sport de haut niveau dans l’ex-URSS à travers le grade de Maître des sports. Ce titre permet à ceux qui le possèdent de ne plus travailler et de recevoir une confortable pension de l’Etat pour s’entraîner et faire les compétitions.

Vassili Staline en grand uniforme. Fils de Joseph Staline, il fut chargé du sport de haut niveau dans l’immédiat après-guerre.
Source: https://www.tracesofwar.com/upload/articles/6088160117170639g.jpg

De plus, Staline confie à son fils Vassili le soin de préparer les sports soviétiques aux Jeux Olympiques de 1952 qui auront lieu à Helsinki. Capitaine de l’armée de l’air, Vassili Staline est un passionné de sports mécaniques et aime s’entourer de sportifs. Il a créé en 1946, les Ailes Soviétiques (actuel VVS MVO), club de l’armée de l’air et de l’aéronautique à Moscou qu’il préside. Il y a fait venir, parfois par la contrainte, les meilleurs entraîneurs et athlètes, parmi eux Kharlampiyev pour la lutte libre. Kharlampiyev s’appuie sur cette nouvelle relation pour donner littéralement des ailes à sa discipline. Cette proximité lui permet de prendre place au sein des autorités sportives. En 1946 la Lutte libre est rebaptisée en Lutte libre-Sambo. Le terme est utilisé depuis longtemps pour désigner diverses méthodes d’instruction au corps à corps pour les forces de sécurité qui ont fleuri depuis les années 1920-1930. En changeant de nom, Kharlampiyev veut probablement profiter de la popularité du Sambo militaire. En effet, après la guerre, la population est submergée d’articles et de romans qui racontent les exploits pugilistiques des simples soldats, espions et saboteurs soviétiques qui pratiquent le Sambo militaire.

Arsene Mekokishvili, champion de Sambo en 1940 et premier samboïste à avoir remporté une médaille olympique.
source: https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/0/07/Arsen_Mekokishvili.jpg

Surtout, Kharlampiyev fait entrevoir à Vassili Staline que des samboïstes concourant en lutte libre aux J.O pourraient probablement ramener des médailles. Alignant les intérêts de son sport sur ceux du régime, Kharlampiyev fait preuve de beaucoup d’intelligence car, en effet, le géorgien Arsen Mekokishvili, champion d’URSS de Sambo en 1940, obtient la médaille d’or en catégorie poids lourds en lutte libre aux J.O d’Helsinki de 1952. Cette médaille d’or achève de convaincre les autorités de la valeur du Sambo et renforce le poids de Kharlampiyev qui dirige désormais le Sambo jusqu’à sa mort en 1979.

Réunion des entraîneurs de Sambo de toute l’Union Soviétique, 1959. Kharlampiyev est au centre.
source: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:The_first_of_camp_for_training_of_coachs_of_Sambo_(Trade_Unions_of_the_USSR),_1959_(Malakhovka,_Moscow_region)..jpg

Devenu à la fin des années 1950 le troisième sport le plus populaire en URSS (après les échecs et le football), le Sambo peut dès lors tenter de convaincre hors des frontières soviétiques. Ce sera l’autre objectif de Kharlampiyev.

A suivre: Le Sambo à la conquête du monde.

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