Le Sambo: ce cousin venu du froid (2/4)

Dans le premier épisode, on a vu comment le Judo avait conquis l’URSS, par l’intermédiaire d’Octhchepkov, aujourd’hui considéré comme l’un des fondateurs du Sambo. Mais l’art martial russe a plusieurs pères qui, en leur temps, réfléchirent à l’élaboration d’une méthode d’autodéfense. Parmi eux, Victor Spiridonov a eu une influence considérable.

Du Samoz au Sambo

Au sein de l’Armée, les travaux d’Ochtchepkov, le principal instructeur de judo de l’Armée Rouge influencèrent un autre instructeur militaire. Nil Oznobichine, champion de boxe et artiste de cirque, élève d’Ochtchepkov au CSKA (le club sportif de l’armée) commence en effet à développer une méthode de combat aux poings pour les forces de sécurité qui paraît en 1930. Outre les prises, les coups de poings et de pieds venus des boxes française et anglaise qu’Oznobichine maîtrise à merveille, la méthode inclut également des clés, des projections et des prises en provenance du Judo. Elle constituera par la suite les bases du Sambo militaire, mais pour l’heure elle ne séduit pas vraiment les chefs militaires peu confiants dans la capacité de la troupe à pratiquer une méthode jugée trop exigeante sur le plan physique pour les générations appelées sous les drapeaux dans les années 20 et 30. Les chefs militaires préfèrent se tourner vers Victor Spiridonov, instructeur de « lutte libre » au sein du club Dynamo, le club du puissant Ministère de l’Intérieur d’Union Soviétique (le NKVD, ancêtre du KGB).

L’Art du combat à mains nues de Nil Oznobichine, édition de 1930, version pour le ministère de l’intérieur
Source: http://www.stenka.org/im/historysambo1.jpg

Victor Spiridonov fait partie de ces nombreux moniteurs de sport qui réfléchissent, dans les années 1910 et 1920, à des méthodes d’autodéfense (Samoz en russe). Ancien combattant de la guerre de 1905, Spiridonov aurait été le témoin les performances au corps à corps des soldats japonais (on emploie le conditionnel car sa participation aux combats n’est pas attestée). Après la guerre, il se documente sur le Jiu-Jitsu. Ne comprenant pas le japonais et ne voyageant pas à l’étranger (de nombreuses sources en ligne affirme qu’il a voyagé en Asie et en Europe, mais strictement rien ne l’atteste), il commande depuis l’Europe de l’Ouest des brochures de Jiu Jitsu qu’il fait traduire et étudie avec soin. Blessé lui-même lors de la première guerre mondiale, il ne peut faire d’efforts physiques et doit abandonner l’entraînement. Il compense donc par le savoir théorique son absence forcée de pratique. Spiridonov est ainsi d’abord un théoricien. Mais il est également un grand pédagogue qui a publié des dizaines de brochures dans les années 20 et 30. De plus, sa blessure le rend sensible aux limites du corps humain, c’est pourquoi il met au point, diffuse et enseigne une méthode qu’il veut être utilisable par tous, vieux ou enfants, hommes ou femmes, infirmes ou valides. Son samoz se caractérise donc par son inclusivité, contrairement au Judo d’Ochtchepkov enseigné à une élite en parfaite condition physique.

Tract informant de la tenue au club Dynamo d’un tournoi de Jiu-Jitsu arbitré par Spirodonov, Moscou, 1929
Si le terme Jiu-Jitsu est bien employé, il tendra à disparaître par la suite
Source: https://zhongguowuxue.files.wordpress.com/2017/03/moscow-first-indoor-jiu-jitsu-championship-1929.jpg

S’il est parfois écrit que Spiridonov et Ochtchepkov auraient collaboré, rien n’est moins sûr. Spiridonov est bien allé observer les cours d’Ochtchepkov et organise des tournois de Jiu-Jitsu, mais leurs relations sont loin d’être cordiales. Les institutions où ils enseignent, le Dynamo, club du ministère de l’intérieur pour l’un, le CSKA club de l’Armée pour l’autre, sont concurrentes et les philosophies des deux hommes sont différentes. Là où Ochtepkov assume et défend l’héritage japonais (il a été élève de Kano), Spiridonov cherche à « russifier » le Jiu-Jitsu, quitte à faire oublier qu’il s’est appuyé sur des auteurs étrangers. Il définit d’avantage son Samoz comme une évolution de la lutte aux poings russes que comme découlant du Jiu-Jitsu ou du Judo. La tenue des pratiquants de Samoz, que Spiridonov codifie au début des années 1930 et qui deviendra pendant quelque temps celle des samboïstes, illustre cette ambiguïté : le port de chaussures et le short démarquent bien le Samoz du Judo. Mais le statut de la kurtka (l’équivalent du gi) est bien plus ambigu. Elle ressemble moins à la chemise russe dont elle porte le nom qu’à un kimono tels que ceux que portaient les élèves d’Ochtchepkov.

Victor Spiridonov et ses étudiants
Source: http://www.stenka.org/im/historysambo5.jpg

Si Spiridonov cherche à éviter d’associer le Samoz à une influence étrangère, c’est que le contexte politique ne se prête pas à une telle revendication. Installé définitivement au pouvoir à partir de 1929, Staline lance une politique de répression qui culmine en 1937 avec ce que les historiens appellent la Grande Terreur. Dans toute l’URSS, des millions de personnes sont arrêtées, jugées de manière expéditive puis condamnées à mort ou déportées dans les camps du Goulag (l’administration des camps de travail). Une grande partie des motifs d’accusation vise l’influence étrangère, en particulier japonaise. Tout ce qui est japonais ou en contact avec le Japon devient objet de suspicion et peut mener aux camps, voire au peloton d’exécution. Le Judo, si populaire au début des années 1930 en URSS, cesse d’être encouragé. La fédération de Judo est dissoute en 1938. En 1937, Ochtchepkov lui-même est accusé d’espionnage et est arrêté. Il meurt au cours de sa détention dans la sinistre prison des Boutyrki à Moscou. L’on ne sait pas encore s’il est mort d’une crise cardiaque à l’âge de 44 ans ainsi qu’en attestent les documents officiels ou s’il a été fusillé. Un triste destin attend également ceux qui ont fréquenté Ochtchepkov, selon la logique qui si l’on est en contact avec une personne condamnée, on est soit soi-même suspect. C’est ainsi qu’en 1941, Oznobichine, collaborateur d’Octhchepkov au CSKA est condamné pour espionnage à cinq ans de camps. Il meurt en déportation peu de temps après cette condamnation infamante. Même Spiridonov est écarté des décisions concernant le Sambo après 1938. S’il s’en tire mieux que ses deux collègues du CSKA c’est parce qu’il travaille pour le NKVD tandis qu’eux appartiennent à l’Armée et que celle-ci est particulièrement visée par la vague de répression de 1937.

En conclusion de cette partie, il est indéniable que Spiridonov a eu une influence majeure sur l’histoire du Sambo:

  • Grand pédagogue et vulgarisateur, il conçoit un art martial accessible et ouvert, centré sur l’autodéfense.
  • Il définit de nombreux principes d’organisation (uniformes, grades, tournois) et crée des sections de Samoz au sein des clubs Dynamo.
  • Spiridonov russifie le futur Sambo et le rend présentable à une époque où l’héritage japonais doit être dissimulé. Leçon que ses successeurs n’oublieront pas.

A suivre: 1938 -1952: le Sambo devient officiel en URSS

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