Le Sambo: ce cousin venu du froid (1/4)

B.M Kustodiev, Combat aux poings sur la rivière de Moscou, 1890 – Galerie Tretiakova – image libre de droit

En tant que média francophone spécialisé sur le JJB, le Grappling et le Judo Ne-Waza, Slam-Art s’intéresse aussi à ce cousin lointain du JJB qu’est le Sambo. Sport né en Union Soviétique, le Sambo fut relativement méconnu jusqu’à ce que les UFC lui apportent une visibilité et une reconnaissance internationale.

Rappelons-le, le terme Sambo est un acronyme, c’est-à-dire une abréviation devenue un nom commun, qui signifie dans la langue d’Ivan Drako « autodéfense sans armes ». Historiquement, le Sambo succède à divers systèmes d’auto-défenses mis au point en Union Soviétique dans les années 1920 et 1930 jusqu’à s’imposer en tant qu’art martial original. A l’heure actuelle, ce nom recouvre deux disciplines : le Boevoe Sambo (ou sambo militaire qui autorise, en plus des clés et des projections les coups de pieds et de poing) et le Sambo Borba (« Sambo lutte » ou Sambo sport qui se restreint aux prises et aux projections). Si le Sambo lutte a dépassé les frontières de l’ex-URSS dès les années 1960 lorsque les autorités soviétiques tentèrent de l’imposer dans le mouvement olympique, le Sambo militaire ne s’est fait connaître à l’étranger qu’après la disparition de l’URSS en 1991. Mais que l’on parle du Sambo lutte ou du Sambo militaire, on a dans les deux cas une histoire complexe, parfois dramatique, à l’image de celle de l’Union Soviétique.

Dans cette série d’articles on se proposera d’abord de rappeler les origines du Sambo, puis de voir comment il est devenu central dans le sport soviétique avant d’exploser à l’international.

Aux origines du Sambo: le Judo

Comme le BJJ, le Sambo est en grande partie une évolution du Jiu-Jitsu et du Judo. Si les samboïstes n’ont aucun mal à reconnaître cet héritage et pratiquent souvent également le Judo, les institutions russes de promotion du Sambo se font plus discrètes sur cette origine. Ce silence reflète à la fois l’histoire du Sambo qui a du se construire en taisant ce qu’il devait au Judo mais également les relations complexes que la Russie entretient avec l’archipel nippon.

Cela n’a rien d’évident depuis l’Europe, mais la Russie et le Japon sont des pays voisins que seuls la mer du Japon et le détroit de la Pérouse séparent. Ils sont également des concurrents et des rivaux. Dès le XIX° siècle, la Russie cherche à pénétrer commercialement dans l’empire nippon et se heurte à ce dernier dans la guerre de 1905. A la surprise générale, les Japonais disposent rapidement de la marine russe et obtiennent un traité de paix très favorable qui donne à l’Empire du Soleil Levant le contrôle des îles Kouriles et la partie sud de l’île de Sakhaline. Si l’URSS reprend le contrôle de ces territoires en 1945, les tensions territoriales sont loin d’être apaisées. On se souviendra par exemple qu’en 2002, la défaite de la Russie face au Japon lors de la coupe du monde de football avait donné lieu à des émeutes dans de nombreuses villes russes où le match était diffusé.

Vassily Ochtchepkov et les élèves de son cours de Judo – Vladivostok vers 1914
Source: https://historyrussia.org/images/im564324124124124age.jpg

Pourtant c’est bien vers l’archipel nippon que l’on doit chercher les origines du Sambo. En effet, Vassili Ochtchepkov, l’un des fondateurs du Sambo y a passé une grande partie de sa vie. Il est l’un des premiers européens à se voir remettre une ceinture noire en 1913 des mains de Jigoro Kano lui-même. Il a alors 21 ans et traîne une vie de galères derrière lui. Fils de bagnard déporté sur l’île de Sakhaline, orphelin dès l’âge de dix ans, Ochtchepkov fut envoyé dans un séminaire chrétien orthodoxe à Tokyo. Le directeur du séminaire envoie volontiers ses élèves vers le Kodokan, le dojo de Jigoro Kano. Vassili s’y montre assidu et s’il suscite d’abord la méfiance de ses compagnons japonais, il gagne leur admiration par sa rigueur et sa discipline. Faisant de fréquents allers-retours avec la Russie où ses talents de traducteur du japonais intéressent l’Armée et l’espionnage, il ouvre sa propre école à Vladivostok en 1914.

La vie d’Ochtchepkov est mal connue entre 1914 et 1926. Il semble cependant qu’il ait mené une carrière d’espion. A partir de 1926, il s’installe définitivement en Russie et devient instructeur de judo dans l’Armée Rouge des Ouvriers et Paysans (c’est à dire l’Armée soviétique), formant des moniteurs pour toutes les unités de Sibérie et d’Extrême-Orient. En 1929, il déménage à Moscou et devient instructeur de judo au sein de la Maison centrale de l’Armée Rouge (l’actuel CSKA). Cette structure est loin d’être simplement un club de pratique sportive. L’institution est directement rattachée au commandement de l’Armée Rouge et sert de laboratoire pour trouver des méthodes d’entraînement physique à destination des soldats. Ochtchepkov peut donc y travailler à la diffusion du Judo tout en l’enrichissant de ce que lui apprennent les instructeurs de lutte gréco-romaine, de boxe ou d’escrime. Il se montre particulièrement soucieux d’introduire des techniques de Judo dans l’instruction au corps à corps des militaires. Il crée ainsi une méthode militaire d’autodéfense et de corps à corps incluant l’usage du poignard et de la baïonnette connue plus tard sous le nom de Sambo Ochtchepkova ou Sambo d’Ochtchepkov.

La Maison centrale de l’Armée Rouge où enseigne Ochtchepkov de 1929 à 1937
source: http://flibusta.site/i/38/488038/i_012.png

Le Judo intéresse les Autorités car, au début des années 1930, l’Union Soviétique est le deuxième pays du Judo par le nombre de pratiquants au début des années 1930. Non seulement, il connaît une grande popularité parmi les civils où l’on compte 160 000 pratiquants en 1934 mais il est de plus pratiqué par les unités d’élite de l’Armée Rouge tels que les parachutistes ou les fusiliers-marins ainsi que par les gardes-frontières du NKVD (le ministère de l’intérieur, ancêtre du KGB) et les agents des services d’espionnage et du contre-espionnage. Pourtant le Judo est considéré par le commandement comme trop exigeant pour être généralisé aux simples soldats. En effet, les appelés et les recrues soviétiques des années 20 et 30 étaient souvent en sous poids et souffraient de nombreuses carences, conséquences des famines du début des années 1920 et de la sous-alimentation chronique qui sévissaient dans le pays. On préféra donc au Judo d’Ochtchepkov le Samoz, une méthode de self-défense qui s’inspirait du Jiu-Jitsu européen.

Ochtchepkov est considéré comme l’un des fondateurs du Sambo, même s’il n’a pas écrit de méthode pour ce sport à proprement parler. Il est néanmoins à l’origine des développements qui suivront:

  • Il a introduit le Judo en Union Soviétique et a participé à sa diffusion (et son succès) en URSS.
  • Ses cours et sa réflexion influencèrent les autres fondateurs du Sambo qui lui empruntèrent l’idée d’adapter les arts martiaux aux conditions réelles du combat, ce qui posera les bases du Sambo combat.

A suivre: du Samoz au Sambo

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