L’interview sans langue de bois du Président du Cercle Tissier, Aurélien Broussal Derval

Une page se tourne au Cercle Tissier. Aurélien Broussal Derval va quitter la présidence du club et passer la main à Thibault Olivier, le professeur principal de Jiu-Jitsu Brésilien du club. L’occasion pour Aurélien de discuter avec Slam-Art de nombreux sujets : Histoire du JJB hexagonal, le système des affiliations, l’impact de crise du Covid-19, etc.

Slam-Art : Qu’est-ce qui différencie selon toi le jiu-jitsu brésilien des autres art-martiaux ?

Aurélien Broussal Derval : La culture. Le jiu-jitsu brésilien est un art martial qui n’a pas véritablement les « codes » des autres art-martiaux. Je dirai que le Jiu-Jitsu Brésilien est un art martial avec une culture de sport de glisse. Il a ce côté « sauvage », libre, on se tape dans les mains et on tourne. Il n’y a pas la même formalisation qu’au judo par exemple. D’ailleurs aujourd’hui, c’est un sport qui est entre deux eaux : garder cette authenticité : « je viens, je roule, je pars » et s’insérer dans un cadre plus codifié.

Slam-Art : Tu es le fils de Christian Derval, le pionnier du Jiu-Jitsu Brésilien en hexagone. Tu as donc été un témoin privilégié de l’évolution du JJB en France. Quel regard portes-tu sur le chemin parcouru depuis le milieu des années 1990 ?

Aurélien Broussal Derval : Le jiu-jitsu brésilien a connu trois phases dans sa courte histoire. Une phase de self-défense, que nous français n’avons pas vécu. C’est l’époque d’Hélio Gracie et de Flavio Behring. Une phase axée sur l’efficacité en combat, qui s’écoule entre le début des années 1990 et 2010. Et une phase où le côté compétition sportive a pris le dessus. C’est la phase dans laquelle nous sommes. Aujourd’hui les combats se jouent à un avantage. Pour illustrer cela, on peut voir l’évolution de Olivier Michailesco par exemple. Olivier est véritablement un artiste du JJB qui a fait évoluer son jeu pour être plus efficace en compétition.

Slam-Art : Comment juges-tu le Jiu-Jitsu Brésilien d’aujourd’hui où la compétition sportive a pris le pas sur le reste ?

Aurélien Broussal Derval : Il n’y a pas de jugement de valeur à porter. Je constate seulement que le profil des jiujiteiros en compétition a changé. Aujourd’hui on a des compétiteurs plus stratèges qui ont développé ce que j’appelle des « spéciales ».

Slam-Art : Que veux-tu dire par des « spéciales » ?

Aurélien Broussal Derval : Des techniques dans lesquels ils se spécialisent et excellent. Cela peut être un passage de garde, un renversement ou une soumission. Ces jiujiteiros n’ont pas forcément un meilleur Jiu-Jitsu dans l’absolu mais sont d’une efficacité redoutable en compétition. Thomas Loubersanes illustre parfaitement cela avec sa guillotine.

Slam-Art : Au delà de sa place de pionnier, quel est la singularité du Cercle Tissier ?

Aurélien Broussal Derval : Le cadre pédagogique, la rigueur et le calme. Mon père était judoka. Lorsqu’il amène le JJB en France, il a naturellement codifié ce nouveau sport selon ses références qui étaient celles du judo.

Slam-Art : Comment Christian Derval se forme au JJB ?

Aurélien Broussal Derval : Tout commence par un stage organisé par Guy Mialot. A cette occasion mon père rencontre Rickson Gracie. Il a un coup de foudre pour la discipline. Ce qui facilite les chose, c’est que Rickson a une approche très martiale de son sport qui est proche de la culture française du Judo. Très rapidement mon père devient le représentant de Rickson Gracie en France et se forme en voyageant au Brésil et à Los Angeles. Plus tard, on tombera sous la houlette de Flavio Behring.

Slam-Art : Aujourd’hui le Cercle est affilié à quelle académie ?

Aurélien Broussal Derval : Aucune. On s’est affranchi. Ce système de franchise a vite montré ses limites. Nous n’étions pas libre d’inviter qui nous souhaitions, les charges sont élevées et le gain est marginal au regard de l’investissement.

Slam-Art : Tu as un regard sévère sur le système d’affiliation. Pourtant, la majorité des clubs français sont affiliés.

Aurélien Broussal Derval : C’est un héritage culturel. Cela s’expliquait il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, ça se justifie de moins en moins de mon point de vue. J’estime que l’affiliation te met dans un carcan. Par exemple, lorsque nous étions affiliés à Behring, j’ai fait venir Barbosa au Cercle Tissier. J’estimais qu’il avait des choses intéressantes à transmettre aux pratiquants. Flavio Behring nous a fait la gueule.

Slam-Art : Le Cercle Tissier a connu trois grands professeurs : Christian Derval, Olivier Michailesco et Thibault Olivier. L’esprit originel du club du club a-t-il perduré malgré ces changements de professeurs ?

Aurélien Broussal Derval : Totalement. Lorsque Olivier a repris les choses en main en 2012, il était déjà un produit et un pilier du club. Donc la transition s’est faite naturellement. Lorsque Olivier quitte le Cercle Tissier, nous étions à la croisé des chemins. Il y avait un creux générationnel. Nous ne pouvions pas recruter en interne. Il fallait pour la première fois faire appel à quelqu’un de l’extérieur. Ce n’est pas simple de trouver quelqu’un avec la même épaisseur qu’Olivier qui puisse s’intégrer rapidement. Mais très vite, Thibault Olivier s’est imposé comme une évidence. C’est un des rares « historiques » qui n’a pas été formé au Cercle. Il s’est intégré très facilement. A tel point que j’ai l’impression qu’il est le fils spirituel de mon père : la même approche, la même culture.

Slam-Art : Aujourd’hui tu quittes la présidence du Cercle. Tu cèdes ta place justement à Thibault Olivier. Pourquoi décides-tu de partir ?

Aurélien Broussal Derval : Lorsque je prends la présidence du Cercle Tissier, cela s’est imposé à moi. Ce n’était pas du tout dans mes plans. A l’époque, je vivais en Angleterre, je n’avais pas prévu de revenir en France. Mais à la mort de mon père, il fallait quelqu’un pour reprendre le Cercle Tissier. Laisser tomber le club en déshérence, cela aurait signifié enterrer mon père une seconde fois. Je reprend donc le club. Au début c’était le temps de trouver la bonne personne. Mais de fil en aiguille, je suis resté 7 ans. Ce n’était pas ma voie. Aujourd’hui, il y a la bonne personne avec Thibault Olivier.

Slam-Art : Notre sport, à l’instar des autres secteurs économiques et associatifs a été frappé de plein fouet par la crise du Covid-19. Penses-tu que cette crise laissera des séquelles ?

Aurélien Broussal Derval : Il faut savoir que 60% des nouveaux adhérents sont des ceintures blanches. La question est donc : est ce qu’en septembre les nouvelles ceintures blanches s’inscriront à un sport de contact avec le risque d’une seconde vague ? Pour être honnête, je suis inquiet. Il faut espérer que les passionnés ne lâchent pas pour que le JJB français tienne le choc. Généralement, un passionné c’est trois à quatre ans de JJB. Passé ce cap, ne reste qu’une infime minorité qui n’arrêtera jamais. Pour les autres, le JJB est souvent une page intense de vie de quelques années, que d’autres moments de vie arrêtent brutalement. Nous verrons en septembre si le Covid-19 en fait partie. 

Slam-Art : Le message est passé. Merci Aurélien.

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